Structure de production et de diffusion de spectacles



Ibsen/Vossier : du théâtre moderne au théâtre contemporain


Mise en regard de deux écritures
pour une recherche théâtrale en partant des propositions d‘acteur.

Stage dirigé par Jacques Vincey
metteur en scène, directeur de la cie Sirènes et directeur du CDR de Tours (à partir de janvier 2014)
avec l'intervention de Frédéric Vossier auteur



Du  17 février AU 7 mars 2014
du lundi au vendredi de 10h à 18h
105 heures de formation
12 participants

Avant propos

"Questionner est ma vocation, répondre non." Henrik Ibsen



Interroger deux écritures, celle d'Ibsen ce "classique-moderne" et celle de Frédéric Vossier qui prend sa source chez ce dernier, mettre en regard deux auteurs, est à la vérité une proposition de théâtre de grande envergure. Seul un metteur en scène chevronné curieux et talentueux pouvait oser se mesurer à une telle expérience. Jacques Vincey en a l'étoffe ainsi que la générosité nécessaire pour susciter chez un groupe d'acteurs l'émulation indispensable à une exploration collective, et laisser libre, chaque comédien, d'élaborer une recherche personnelle dans une logique originale et créative.
Ce projet que Jacques Vincey dirigera tout au long du stage, et qui naturellement découle de son parcours d'artiste, sera mené en collaboration avec Frédéric Vossier, avec qui il a créé en 2010 une adaptation du Banquet de Platon, au Studio-théâtre de la Comédie Française.
Complices, ils travailleront ensemble pour tenter de dégager avec les stagiaires, une analyse dramaturgique de l’œuvre d'Ibsen et de la replacer dans son contexte historique, afin d''en comprendre la dimension sociale, mais aussi philosophique et politique.

Frédéric Vossier interviendra dans le stage à trois niveaux :
- en tant que spécialiste d'Ibsen pour fournir aux stagiaires des repères et leur permettre d'entrevoir l'œuvre au travers de lettres, de notes rédigées par l'auteur et de textes qui lui font écho.
- en tant que dramaturge, en mettant en crise l'écriture d'Ibsen et en apportant tous les éléments qui peuvent éclairer les deux pièces étudiées, à savoir "Rosmersholm" et "Quand nous réveillons d'entre les morts".
Et enfin, en tant qu'auteur. Là il se rendra disponible aux nombreuses interprétations des comédiens, dont il suivra les étapes au cours du stage; ce qui impliquera de sa part souplesse et précision pour accompagner les différentes propositions scéniques qui lui seront soumises, et auxquelles il devra répondre sans trop les orienter, et se laisser surprendre, bien sûr lui aussi, en découvrant ses textes mis en chantier.

Les objectifs du stage seront donc à la fois d'ordre technique et expérimental. Convaincus qu'aucune technique théâtrale n'a pu s'inventer sans l'urgence de créer, nous souhaitons que cette formation puisse offrir à l'acteur d'aujourd'hui toute à la fois un espace d'apprentissage et une réflexion sur sa propre nécessité d'exister en tant que comédien et de faire un théâtre contemporain. Les préoccupations de Rubek, le protagoniste de l'ultime pièce d'Ibsen ne nous obligent-elles pas d'ailleurs à nous impliquer en ce sens ?

Programme

Pièces étudiées :


a/ Deux pièces d'Ibsen seront étudiées dans la traduction d'Eloi Recoing :
- "Rosmersholm" (écrite en 1886)
- et "Quand Nous nous réveillons d'entre les morts" (écrite en 1899).


b/ Les pièces de Frédéric Vossier que nous aborderons seront :
- "La forêt où nous pleurons"
- et "Vie et mort de Rebekka West"


c/ Nous nous intéresserons en marge des deux textes choisis, aux douze dernières pièces d'Ibsen, qu'il a écrites entre 1877 et 1899, et qui ont fait de lui un auteur universel

Note de Jacques Vincey

 

 

"Il faut faire exploser le passé dans le présent." Walter Benjamin

 

D’Ibsen à Vossier les formes du théâtre ont considérablement évolué : on ne raconte plus les histoires comme on le faisait au XIX° siècle ; pourtant les mêmes questions continuent de nous tarauder intimement. Qu’un jeune auteur contemporain écrive « en écho » à un grand auteur classique témoigne de notre nécessité de devoir sans cesse nous réapproprier les plus grandes œuvres de la littérature dramatique du monde, ces œuvres qui perpétuellement font énigme (A. Vitez).
L’art du théâtre propose divers chemins pour aborder ces énigmes. Le texte est le premier matériau qui nous soit donné pour pénétrer dans la forêt du sens et de l’interprétation. Par leurs éclairages singuliers, les poètes nous guident et nous incitent à les traduire sur le plateau dans nos corps et dans nos voix.
L’enjeu de ce stage sera d’explorer ces appropriations successives pour donner vie à des personnages de fiction devenus, dans l’épaisseur du temps, des archétypes de notre humanité.
"Quand nous nous réveillons" d’entre les morts et "Rosmersholm" d’Ibsen seront les matrices qui nous permettront d’aborder "La forêt où nous pleurons" et "Vie et mort de Rebekka West" de Vossier. Après un premier défrichage dramaturgique, nous identifierons les outils techniques et formels qui nous permettront de déchiffrer ces textes, comme on le ferait de partitions musicales. Puis nous interrogerons sur les esthétiques, les codes de jeu et les registres d’interprétation susceptibles de les faire résonner. Enfin, chacun proposera un projet, à partir d’extraits choisis des deux auteurs, qui s’articulera autour d’une thématique ou d’un personnage. Après validation, ces projets seront mis en chantier et feront l’objet d’un suivi et de retours critiques réguliers.
La singularité des partis pris sera privilégiée afin de donner libre cours à la sensibilité, à l’imaginaire et à l’intelligence de chacun. La complémentarité des propositions permettra d’élargir le spectre des interprétations et de nourrir le travail commun.
D’Ibsen à Vossier, ce stage sera l’occasion d’éprouver l’engagement de chacun et d’enrichir la pratique de tous

Jacques Vincey


Note de Frédéric Vossier


Comme l’a affirmé Jean-Louis Barrault, Ibsen était le Freud du Théâtre : il a posé et activé l’inconscient sur scène. Quand on lit un texte du dramaturge norvégien, nous entrons dans la forêt dense et obscure de la subjectivité. Théâtre intime, du dedans, mais théâtre de la crise intérieure. Le drame se passe entre toi et moi, mais surtout entre moi et moi-même. Il y a comme un débordement au cœur de la subjectivité. Celui du désir chez la femme, et celui de la peur et de la culpabilité chez l’homme. Ibsen reconfigure, à la fin du 19ème siècle, la dynamique des rapports homme / femme tout en visant à se concentrer sur des portraits. Il laisse des portraits de femme inoubliables, fondamentaux : Nora, Rebekka, Hedda, Irène. Ces portraits sont l’expression d’une catastrophe intérieure.

Dans deux mes textes qui font écho à Ibsen (La Forêt où nous pleurons, Vie et Mort de Rebekka West), j’ai essayé d’explorer le mouvement intérieur de cette catastrophe. En effaçant le personnage. Reste une parole, sans présent de situation. Une parole qui vient de nulle part. Une parole fragmentaire, qui s’efforce de rapiécer une vie, un événement, une histoire. C’est un Théâtre de Parole. Je ressuscite les personnages d’Ibsen par la Parole, mais cette Parole n’est qu’un flux de fantômes des personnages qu’ils étaient censé être dans les pièces d’Ibsen. Ils apportent les débris de la forme dramatique, mais également les débris énonciatifs des personnages ibséniens en tant que tels – ce qu’il reste des « cadavres » laissés par Ibsen lui-même, et que je dépouille sans vergogne… J’essaie en fait de ramener la forme de la pièce à un paysage mental – l’envers du portrait. Sa face cachée.

Frédéric Vossier